1970 : le 5-7
Il y a 30 ans, 146 jeunes
périssaient dans l'incendie du dancing de Saint-Laurent-du-Pont
Ce terrible 1er novembre-là
Les victimes étaient pour la plupart de Chambéry, de Voiron, de Grenoble... Mais c'est tout un pays qui était alors sous le choc.
Article Le Dauphiné Libéré, mercredi 1er novembre 2000
Les propriétaires du 5-7 avaient aménagé un bar-restaurant-dancing dans un vaste hangar qu'ils avaient, en grande partie, construit eux-mêmes.
En 1970, la veille de Toussaint, il avait fait très beau sur le Dauphiné et la Savoie. La nuit qui tombait allait pourtant être la plus terrible que la France ait connue depuis la Seconde Guerre mondiale. Cent quarante-six morts, presque tous des très jeunes gens, venus, comme toutes les semaines depuis sept mois, de toute la région pour faire la fête au "5-7", un nouveau dancing, situé dans la campagne de Saint-Laurent-du-Pont, au coeur de la Chartreuse, en bordure de la N. 520, entre Voiron et Chambéry. Des services de ramassage étaient organisés, en cars, depuis plusieurs villes de l'Isère et de la Savoie.
Par chance, il y avait moins de monde cette nuit-là que les semaines précédente. Peut-être grâce à un mariage qui avait entraîné à Saint-Christophe-sur-Guiers puis à la Placette un certain nombre d'habitués. A cette époque aussi, on allait beaucoup plus tôt "en boite", si bien qu'à 1h45, lorsque l'incendie se déclara, quelques-uns des clients étaient déjà repartis, malgré la présence de l'excellent orchestre des "Storm".
L'un des employés, qui parvint à s'échapper, raconta qu'il avait soudain vu "une grande lueur bleuâtre parallèle à la route". Puis tout s'est embrasé.
A cause des resquilleurs, les gérants avaient verrouillé des portes en fer, censées être des issues de secours. Les danseurs et consommateurs, en une réaction naturelle qui consiste à vouloir s'échapper par où on est arrivé, se ruèrent vers l'entrée. Malheureusement, cet accès était hérissé de tourniquets en ferraille. Dans la panique, le flot humain se brisa contre l'acier, les uns tirant, les autres poussant, le dispositif se bloqua et devint un piège mortel.
Un garçon qui avait pu s'enfuir retourna chercher sa soeur, mais buta contre la masse humaine. On les retrouva morts, main dans la main.
D'autres jeunes gens parvinrent à enfoncer une porte. Mais un appel d'air se créa, embrasant d'un seul coup le vaste hangar aménagé en dancing, bar et restaurant.
Les tourniquets,
ultimes vestiges
du dancing, ont
été conservés sur
les lieux du drame
Plus de cent corps furent retrouvés devant les terribles tourniquets qui, conservés en l'état, sont encore exposés "pour montrer comment la cupidité a pu faire tant de victimes".
Encore qu'il faille avoir le courage de dire que la décision de verrouiller les portes en fer fut aussi une conséquence de l'attitude des resquilleurs et de leurs complices : quand l'un entrait en payant et qu'il ouvrait ensuite l'issue de secours à ses copains, cela ne faisait pas les affaires des commerçants qui avaient de lourds crédits à rembourser. D'ailleurs, deux des trois gérants de la discothèque ont péri sur place avec 140 de leurs clients. Excepté eux, trois adultes, quelques jeunes de 21 à 25 ans, les victimes étaient toutes mineures.
Quand les pompiers de Saint-Laurent-du-Pont furent alertés, ils n'eurent pas à combattre un gros sinistre : à leur arrivée, le désastre était pratiquement accompli.
Les rescapés furent peu nombreux. Six étaient blessés, dont quatre si gravement qu'ils succombèrent les jours suivants dans les services des grands brûlés de Lyon.
Il était écrit que d'autres, qui avaient eu de la chance ce jour-là et furent qualifiés de "miraculés du 5-7", périraient de toute façon tragiquement : deux Voironnais, partis l'été suivant faire l'Algérie en stop "pour oublier le drame", ont été écrasés par un camion fou ; un autre s'est tué à moto ; un autre encore en voiture.
Plus anecdotique, un rescapé dort toujours avec une échelle de corde sous son lit, "pour pouvoir s'échapper par la fenêtre en cas d'incendie".
Enfin, et c'est plus gai, deux des rescapés du dancing se sont mariés et vivent toujours à Grenoble.
Devant l'ampleur de la catastrophe, les autorités décidèrent d'attendre le jour pour procéder au dégagement des victimes. Un dégagement méthodique, effectué par les pompiers sous le contrôle de trois officiers de police judiciaire de la Gendarmerie nationale qui seraient chargés d'identifier les corps avec les concours de médecins légistes.
En cette Toussaint 70, un dimanche, le petit jour était blafard. La brume enveloppait la Chartreuse, comme pour mieux cacher ce crime contre la jeunesse perpétré dans la nuit.
De chaque coté de la route, des colonnes de jeunes, cheveux longs et grands manteaux, marchaient vers les ruines du dancing, tètes baissées. D'où venaient-ils? De nulle part. Ils sortaient du brouillard sinistre. Ils allaient verser leurs larmes sur les décombres en souvenir des copains sacrifiés.
Une chapelle ardente fut dressée... dans la salle des fêtes de Saint-Laurent-du-Pont. Des cercueils furent réquisitionnés dans toute la France. Le pays était sous le choc. Les membres du gouvernement se précipitèrent à Saint-Laurent-du-Pont, dont le nom devenait tout d'un coup synonyme de malheur. Dans l'église de la commune eut lieu une cérémonie multiconfessionnelle avec des prêtres, des rabbins, des imams.
Les quelques victimes de la commune furent inhumées dans le cimetière voisin, où plusieurs corps non identifiables furent ensevelis ensemble. Les autres dépouilles furent remises à leurs familles et conduites dans les différents cimetières de la région.
Depuis, chaque année, l'Association des parents des victimes fait dire des messes à Chambéry et à Grenoble et dépose des gerbes, le jour de Toussaint, au cimetière de Saint-Laurent-du-Pont (aujourd'hui à 11 heures) ainsi que sur les lieux du drame (à 15 heures) où un mémorial a été construit.
Avec le temps, ceux qui se rassemblent en cette veille du jour des morts sont de moins en moins nombreux. Les deux premiers présidents de l'Association ont connu des déboires et ont disparu. Nombre de parents des victimes n'ont plus donné signe de vie après les procès.
L'actuel président, Georges Brus, de Grenoble, aujourd'hui âgé de 75 ans, ne s'est jamais remis de la mort de sa fille Christiane, 23 ans. Pour qu'un Mémorial puisse être érigé (en 1976), il s'est battu contre les propriétaires du terrain, contre les autorités, et, surtout, contre le fisc, qui voulait prélever son butin sur la construction de l'ouvrage ! Grâce aux interventions d'Aimé Paquet, alors Médiateur de la République, et de Raymond Barre, Premier ministre, ce forfait n'a heureusement pas eu lieu... Tant que Georges Brus sera là, le monument sera entretenu toute l'année, ("Remerciez la subdivision de l'Equipement de Saint-Laurent-du-Pont"), et abondamment fleuri pour la Toussaint.
Encore que les fleurs ne restent jamais longtemps. Car, chaque 1er novembre dans la nuit - comble de l'ignominie - on vient voler gerbes et bouquets (pas pour fleurir une tombe, espérons-le, car quel mort accepterait ça ?).
Comme si le diable était condamné à rôder indéfiniment, cette nuit-là, dans ces tragiques parages.
André Veyret
Des condamnations de principe...
L'enquête ouverte dès le lendemain de la catastrophe a été rondement menée puisque le dossier était clos dès 1971 et que le procès en correctionnelle eut lieu en 1972 sous les chefs d'inculpation d'homicide et blessures involontaires. En juillet 1973, la Cour d'appel de Lyon confirma quasiment la première décision.
Tout de suite après le drame, le maire de Saint-Laurent-du-Pont et le secrétaire général de l'Isère avaient été suspendus de leurs fonctions. On leur reprochait des négligences dans la procédure qui avait abouti à l'obtention du permis de construire du "5-7" et, surtout, d'avoir toléré que ses exploitants aient ouvert le dancing alors qu'ils n'en avaient pas encore reçu l'autorisation.
Mais seul le maire fut jugé, et condamné à 10 mois de prison avec sursis. Le gérant rescapé, qui avait admis avoir ouvert sans autorisation le 28 mars 1970, et avoir fermé les issues de secours à cause des resquilleurs, a été puni de 18 mois de prison, dont 12 avec sursis.
Les installateurs du chauffage, notoirement incompétents, avaient bricolé un système avec les trois gérants, qui mettaient un point d'honneur à accomplir eux-mêmes la plupart des travaux (lesquels étaient d'ailleurs loin d'être achevés). Les artisans, un père et sont fils, furent condamnés à 15 et 13 mois de prison avec sursis.
Les experts avaient rapidement établi que le chauffage était, certes, à l'origine du drame puisqu'il avait enflammé des pièces de contreplaqué qui, contre toute raison, participaient au système conduisant la chaleur. Mais ce drame avait été amplifié par la présence de polyuréthane rigide, massivement utilisé pour décorer la discothèque. Or, ce matériau avait joué un rôle énorme dans la propagation du sinistre, puis avait dégagé un gaz extrêmement toxique qui avait rapidement asphyxié la plupart des victimes. Ce n'est qu'ensuite que les corps furent carbonisés, lorsque le plastique, en fondant, tomba sur eux qui portaient majoritairement des vêtements synthétiques.
La Cour a reproché au fournisseur du polyuréthane d'avoir manqué à son devoir en n'informant pas les utilisateurs des dangers que pouvaient représenter l'utilisation du produit, et lui a infligé 4 mois de prison avec sursis.
Enfin, les juges allouaient 5 670 000 francs (de 1973) aux parties civiles, soit 38 835 francs par victime. Les assurances du Groupe Drouot payèrent ces sommes -fort modestes- à charge de se retourner contre les condamnés.
Les inculpés ne pouvaient pas être condamnés à plus de deux ans de prison et 20 000 F d'amende, maximum prévu par la loi. Les peines ne pouvaient donc être que symboliques. Elles ont évidemment soulevé la colère des familles. Y compris celles qui, dans leur désarroi, avaient porté, un temps, quelque crédit à la thèse de l'incendie criminel allumé par des racketteurs. Il s'agissait d'une fable montée par le Milieu grenoblois pour éliminer judiciairement des truands corses qui venaient piétiner ses plates-bandes. Mais c'était trop gros : la machination ne pouvait fonctionner. Il n'empêche que certains livres consacrés au grand banditisme reprennent encore cette fable à leur compte.
Certes, dans la précipitation, furent fermées quelques boîtes de nuit, et de nouvelles règles furent élaborées, concernant les établissements recevant du public.
Mais le choc provoqué dans l'opinion par la catastrophe du "5-7" a finalement été de courte durée. Car, quelques jours plus tard, un autre événement considérable détournait l'attention : la mort du général de Gaulle...
A.V.